Patrimoine et Souvenirs des Anciens

Mémoire d’Epinay.


Epinay c’est le pays, son pays. Aussi loin que remontent ses souvenirs, Jeanne Vibert a entendu dire qu’elle habitait dans l’ancienne mairie et école du village d’Epinay. Dans le grenier, la Marianne est là, attendant qu’on lui donne une deuxième vie. Mme Vibert en fera don vers 1998 à M. Jacques Lefebvre Adjoint au Maire. On l’approuve lorsqu’elle déclare « Elle est belle ma Marianne ».

L’accueil est chaleureux ces samedis 10 mars et 21 avril 2012. Elle décline avec spontanéité son âge « 39 ans ». Elle s’interroge sur l’intérêt de relater ce qui fut. Sa sagesse l’amène à considérer que tout ne peut être dit.

Ses grands-parents paternels vivaient déjà sur la ferme d’Epinay, partie intégrante du château du Meslay (situé en amont vers Saint Jacques). Elle a entendu parler de souterrains reliant la ferme vers le château mais aussi vers l’église Saint Ouen à Rouen. Mais elle ne les a jamais découverts.

Elle nous montre une photographie de sa mère. Ses traits de femme gitane nous interpellent. Elle vient de Motteville et était cuisinière à Rouen avant son mariage. A l’époque, on ne cherche pas à en savoir plus. Seule, une carte d’identité d’une tante atteste d’une naturalisation française.

Son père, M. Micaux, achète la ferme vers 1925 à M. Taburet de Saint Jacques sur Darnétal, grâce au prêt d’un épicier de Rouen.

Sept propriétés à Epinay appartiennent à M. Lavigne, Entrepositaire à Rouen, y compris le café d’Epinay. La place d’Epinay lui a également été vendue par la commune, à l’époque où son grand-père était conseiller municipal. Epinay a son tonnelier avec Gaston Descours qui confectionne les fûts de bois. Vers 1928, l’électricité arrive à Epinay.

« Nous étions 17 gosses d’Epinay à aller à pied à Saint Aubin » La garderie, tenue par trois religieuses de la Miséricorde de Rouen, reçoit les petits, garçons et filles, dans la maison avec une petite barrière, derrière la mairie. A côté il y a la pharmacie, puis l’usine. Sœur Marie-Bernard, infirmière, fait les piqures de 13 h à 14 h, effectue « sa tournée » auprès des malades du village tout en étant sollicitée à l’usine, la Société Anonyme.

Le repas du midi, préparé par la religieuse cuisinière, est également servi aux enfants de ceux qui travaillent. Le repas s’accompagne de prières, bénédicité et grâces, textes lus par les enfants, prière de l’angélus au son de la cloche de l’église. Chaque enfant gère ses couverts, vaisselle et rangement compris.

L’école primaire communale laïque est réservée aux garçons. L’école libre Sainte Cécile accueille les filles avec Melle Hervieu, qui « a laissé le voile pour être institutrice ». M. et Mme Poussin du château de Branville sont « les bienfaiteurs ». Puis, ce sera M. Stackler.

Dès 12 ans elle travaille à la ferme et s’occupe du ramassage des brocs de lait des fermes du pays (M.M. Barbier, Lacroix, Lefebvre et ses parents). Elle livre aux particuliers, avec son cheval, toute la rue du Mont Gargan à Rouen.

Son père, transporteur de grumes (troncs d’arbres entiers), emploient deux charretiers, Emile Legendre et Paul Quedeville et un pour la culture. Six chevaux sont affectés au transport du bois ; deux à la culture et un au transport du lait. Un camion De Dion-Bouton, conduit par Onésime Edeline vient charrier le bois à la ferme.

Pour se distraire, on va parfois au cinéma rue de Longpaon à Darnétal.
Dans son enfance, les pompiers de Saint Aubin viennent jouer de la musique dans le pays le lundi de Pâques. Quelques jours avant, ils quêtent les œufs aux alentours et se retrouvent le lundi de Pâques autour de la table de la ferme « Ce sera à celui qui en mangera le plus ».

En ce temps là, « c’est le blé qui compte ». La moisson terminée, la dernière voiture, chargée de blé, porte la gerbe destinée à fêter la moisson. « On tourne et danse autour ».
Plus tard, en septembre, elle ira à la fête d’Epinay : le matin, messe à la Vierge, Notre Dame d’Epinay ; l’après-midi, stands et jeux (saute-mouton…) avant le bal sur la place d’Epinay en soirée.

Elle se marie à l’église de Saint Aubin. M. Vibert est originaire de Montmain mais ils s’installent à Epinay. Elle devient marchande de bois, du taillis, bois de chauffage pour les boulangers et de coffrage pour les charbonniers. Elle achète aussi des pommes à cidre qu’elle vend rue Eau de Robec. Un brasseur lui prendra jusqu’à 200 rasières par semaine (40 rasières = une tonne).

L’année 1936 voit arriver dans leur foyer une petite fille Denise. En 1937, ses parents quittent la ferme pour Saint Léger du Bourg Denis.

Le 3 septembre 1938 un petit garçon Maurice voit le jour. Mais M. Vibert, du 91ème régiment d’infanterie, est mobilisé dans la semaine. Les risques de guerre se profilent avec la crise des Sudètes (conflit germano-Tchécoslovaque). L’alerte cesse avec la signature des accords de Munich les 29 et 30 septembre 1938. M. Vibert rentre à Epinay.

M. Vibert est à nouveau mobilisé en avril 1939, puis juillet 1939. Connaissant l’alphabet morse, il est affecté comme radio au régiment d’infanterie de forteresse (régiment de défense des fortifications de la ligne Maginot). Il sera fait prisonnier en juin 1940.

« J’avais 20 ans à la guerre. Il y a d’abord eu l’exode en juin 1940. Nous n’avons jamais eu l’ordre de partir de la Préfecture. On partait car les allemands arrivaient. J’ai attelé deux chevaux pour la charrette. Quand je suis passée dans le pays, les gens y mettaient leurs baluchons. Paul Quedeville conduisait et disait qu’on n’y arriverait pas. A Montmain, on s’est arrêté chez les beaux-parents. On a hébergé Mme Daoust qui venait d’accoucher. Les gens couchaient dans les granges. Le soir, tout le monde a fait la prière du soir. »

Ils redescendent à Epinay le lendemain. Les hommes se sont cachés. Période difficile du 8 au 18 juin : pas d’électricité, pas d’information car les radios ont été redonnées. Pas d’armes non plus car elle a dû les porter elle-même à la kommandantur à Rouen, avant l’exode. Ils défèrent les chevaux pour éviter la réquisition. Un sera pris. Les allemands s’installent à la ferme où loge un prêtre, membre de la famille Legros.

L’ordre de retravailler lui est donné le 19 juin. Les chevaux sont reférés à Forgettes. Chaque mois, elle doit faire renouveler ses papiers à la kommandantur et se déplace également après le couvre-feu fixé à 20 heures, avec son cheval, sa charrette et sa lanterne.

Elle va chercher les sages-femmes, rue Carrel à Rouen, pour les accouchements à domicile, emmène les futures accouchées à Mont Saint Aignan, réveille le Docteur Asselin à Darnétal pour les malades, les accidentés, porte de chez eux à l’église les personnes décédées … Le docteur Asselin lui demandera de faire les piqures jusqu’à l’arrivée de Mme Verdrel en 1943.

Parallèlement, Mme Vibert livre le bois sauf aux particuliers. Cela lui est interdit. Elle travaille avec les bons de réquisition pour les charbonniers de Darnétal, les écoles de St Aubin et Montmain, les boulangers de St Léger, St Jacques et Montmain. A St Aubin, c’est René Lecourt. Cependant, elle lui livre la farine par sac de 100 kilos. Ce n’est pas simple. Il ne possède pas de treuil. Alors on décharge la farine aux seaux.

Dès 1940, elle reçoit l’aide précieuse d’Alfred Trevet, élevé avec elle et charretier. Prisonnier à Dunkerque, il a réussi à s’enfuir lors d’un déplacement de prisonniers. Elle suit son conseil « Arrêter d’aller avec les résistants ». Ils se réunissent au presbytère de Saint Aubin. Mais c’est une autre histoire…

Elle se souvient de Raymond Boust, ouvrier chez M. Hébert à la ferme de Branville, tué en allant livrer le lait, lors d’un bombardement au Boulingrin à Rouen. «Ce n’est pas moi qui l’ai ramené. Il a été transporté de son domicile de Branville à l’église avec le cheval qui lui n’avait pas été blessé ».

Les Canadiens descendront du plateau par la route du Faulx et prendront la départementale 91, par laquelle étaient arrivés les allemands. Elle ne peut oublier la remarque de cet allemand lui désignant l’Angleterre sur une carte et la nommant « une petite île de pêche ».

M. et Mme Vibert reprennent la ferme en 1947. Elle poursuit ses livraisons de bois jusqu’en 1950, date à laquelle les boulangers s’orientent vers le fuel. Elle attendra ses 40 ans pour avoir l’eau courante. « Il fallait 33 coups de pompe pour avoir un seau d’eau. Donc pour la douche !!! ». Les pompiers viendront pendant des années régulièrement contrôler le niveau d’eau de la mare de la ferme pour le pays.

Jusqu’aux années 1950, la ferme sert également de refuge. « Ils n’avaient droit qu’à 24 heures ». Les familles couchent dans les granges et prennent la soupe le matin avant le départ. Papiers, couteaux, allumettes sont déposés à l’arrivée au bout de la table, près du livre où ces passants d’un soir s’inscrivent. Les gendarmes de Darnétal procèdent aux vérifications d’usage chaque mois.

Le temps passe… avec ses joies … ses peines… A 52 ans, elle devient veuve. Elle conserve 7 hectares de la ferme. A 65 ans, elle cesse son activité.

La sauvegarde du pigeonnier, face à l’église d’Epinay, devient nécessaire. Vers 1978, elle l’envisage grâce à une possible subvention. Elle y renonce car elle doit avancer les fonds, qu’elle n’a pas. Elle s’y consacre, il y a une vingtaine d’années, mais sans subvention, elle ne peut restaurer à l’identique. Le toit sera fermé. On le lui reproche. Mais l’essentiel pour elle est là : son pigeonnier est « en sauvegarde ».

Aujourd’hui, elle continue à lire l’Union Agricole pour laquelle elle est abonnée depuis bien longtemps. Sa maison est un lieu d’accueil et de vie où vont et viennent tous ceux, fort nombreux, d’ici ou d’ailleurs, qui la connaissent ou l’ont connue.

Une personnalité attachante, qui a su avec beaucoup d’esprit, de vivacité et de clarté, nous faire partager ce qu’elle avait envie de nous conter dans son pays Epinay. Son attention sera sans cesse en éveil afin de donner à ce récit le reflet d’une réalité vécue en son temps.
Avec Daniel Boulier et Jacques Godard, je vous remercie Mme Vibert pour votre accueil, la qualité de nos échanges et la convivialité qui s’en est dégagée. Merci à vous.
Martine Malazdra

Toutes les photos ici…

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